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Des transitions économiques en Europe de l’Est

mercredi 7 avril 1999

Pourtant, si miserable fut-il, le Welfare State polonais donnait a la plus grande partie de la population un emploi et une apparence de securite. Mais c’est parce qu’il les enfermait dans la misere : un "travailleur" polonais percevait moins de l’Etat employeur qu’un chômeur occidental ne recoit de l’Etat garant de la protection sociale. Meme les acquis les mieux reconnus du socialisme n’existent pas, les locaux scolaires sont si insuffisants que les enfants frequentent que les enfants frequentent l’ecole quatre heures par jour, a tour de rôle. Apres 70 ans de socialisme."

Quant a la corruption soi-disant capitaliste, elle est peut etre l’emanation d’un ordre spontane qui a toujours existe dans le paradis socialiste. Corruption illustree par Helene Carrere d’Encausse dans "La gloire des nations" :

"La corruption n’est pas en URSS un phenomene inedit. Tout le systeme politique qui prône l’egalitarisme et dissimule les privileges de la nomenklatura encourage les abus, les trafics et la corruption. Mais l’ideologie qui affirmait avec constance que le communisme avait produit un homme nouveau, foncierement honnete et devoue au bien commun, rejetait tous les faits de delinquance aux marges de la vie sociale. Les comportements deviants etaient assimiles a l’anormalite et supposes relever du traitement psychiatrique plutôt que punitif.
Il faut attendre 1982 et la mort de Brejnev pour qu’enfin le silence soit brise. La corruption qui s’etait developpee autour du vieux secretaire general, si avide de decorations rentables, de droits d’auteur pour des ouvrages mediocres qu’il n’avait meme pas ecrits, de voitures de luxe etrangeres dont il faisait collection, partait de sa propre famille et envahissait tout. Mais, a l’epoque, cette corruption est si insolemment etalee que la societe, consciente de la derive du systeme, estime normal d’adopter les memes comportements.

Non seulement l’enquete d’Ogoniok revele l’existence de reseaux maffieux et decrit dans le detail leur organisation et leurs activites, mais elle insiste surtout sur l’articulation entre cette maffia et l’elite politique et administrative de la republique. De fait, la conclusion d’Ogoniok est que la maffia a penetre dans toute la vie ouzbeke, qu’elle contrôle aussi bien la corruption economique que la criminalite ordinaire. C’est elle qui assure la "protection", c’est-a-dire le racket des entreprises individuelles, legales ou illegales, elle qui monopolise le trafic de drogue, le contrôle de la prostitution, mais aussi les meurtres sur ordonnance. Le prix a payer pour se debarrasser d’un geneur est meme parfaitement codifie. Tout un chacun peut, pour 33000 roubles, confier a un tueur fourni par le syndicat du crime le soin de se defaire d’un rival politique, d’un mari genant, voire du directeur de sovkhoze qui refuse de fermer les yeux sur les activites illegales de son comptable. Que la maffia ouzbeke soit en cheville avec les chefs du Parti et de l’Etat, qu’elle compte dans ses rangs des responsables de la police, qu’elle attire l’elite des jeunes diplômes, est cependant peut-etre moins grave, dans le proces qui lui est fait, que la revelation de son organisation sur des bases claniques coïncidant avec les anciennes structures de la societe. A insister sur ce lien, ceux qui traitent de la maffia suggerent qu’il ne s’agit pas en Ouzbekistan d’un epiphenomene, mais bien du developpement de vieilles traditions. Au XXVIIe Congres, Patiachvili expose au Parti qu’en Georgie, les tendances les plus conservatrices survivent ; que la republique est dominee par une volonte generale d’appropriation qui, a tous les niveaux, nourrit une morale sociale contraire au socialisme. De la, la perpetuation de comportements deviants : corruption, sabotage de l’economie, proliferation des activites clandestines qui minent l’economie legale. De cette mentalite tournee vers la propriete privee, la Georgie ne pourra se defaire que par une veritable guerre de classes.

Guy Sorman, Sortir du socialisme, datant deja de 1991


La société du Mont Pèlerin intervient à l’Hôtel du Sans-Souci

Ce rendez-vous avait été pris de longue date. Célébrer à Potsdam, la ville du monarque éclairé Frédéric II - celle aussi où fut scellé le partage de l’Europe au lendemain de la seconde guerre mondiale -, les dix ans de l’effondrement du communisme et la victoire du libéralisme après un demi-siècle d’affrontements. Pourtant, dans la petite communauté de la Société du Mont Pèlerin, une académie de pensée aussi sélecte que fermée et tout entière dévouée au progrès de la cause libérale dans le monde, l’heure n’est pas au triomphalisme, mais plutôt au doute, voire à la déception.

Parmi la centaine de congressistes présents à l’Hôtel du Sans-Souci, sur les quelque 500 membres que compte aujourd’hui la Société fondée par l’économiste autrichien Friedrich Hayek en 1947, on croise le Prix Nobel d’économie James Buchanan, Lord Harris, fondateur de l’Institute of Economics Affairs de Londres et mentor de Margaret Thatcher, ou encore le très écouté Ljubo Sirc. Cet économiste slovène, qui a fui le régime yougouslave au milieu des années 50 après avoir passé plusieurs années en prison, s’est battu pour la diffusion des théories libérales à l’Est à une époque où les manuels d’économie « capitaliste » circulaient le plus souvent sous le manteau. Il a conseillé le Tchèque Vaclav Klaus, donné quelques leçons au jeune Russe Anatoli Tchoubaïs encore étudiant et soufflé quelques idées au Polonais Leslek Balcerowicz. Autant d’hommes qui, au lendemain de la chute du mur de Berlin, deviendront des personnages-clés dans la mise en oeuvre des réformes pour le passage à l’économie de marché.

Mais les élèves ont un peu déçu le vieux maître. « Il fallait appliquer une thérapie de choc dès le début de la transition et aller jusqu’au bout. Les populations étaient alors prêtes à faire des efforts considérables. Or la plupart des gouvernements se sont arrêtés en cours de route. C’est pour cela que les choses ne vont pas bien aujourd’hui. Les gens sont découragés et beaucoup assimilent la libéralisation aux dérives qui ont accompagné le processus de privatisation et aux difficultés sociales », affirme Ljubo Sirc. Mais à la décharge de ces réformateurs, à son goût trop timorés, il ajoute : « Il est vrai que nous n’avions pas imaginé que la transition serait aussi difficile à mener. » Thérapie de choc ou politique gradualiste, ce dilemme qui taraude les économistes depuis dix ans n’a pas fini d’alimenter les débats et les regrets. Mais il est surtout un point sur lequel les penseurs libéraux se sont sentis trahis.

« Le libéralisme, ce n’est pas l’absence de règle. Bien au contraire, c’est le règne de ce que les théoriciens anglo-saxons ont appelé ”the rules of law” [les règles de la loi] », rappelle le philosophe tchèque Jan Pavlik, qui dirige le Centre d’études libérales à Prague. « Les gouvernements de la transition ont imaginé qu’il suffisait de lancer des programmes de privatisation et de mener des politiques de stabilisation et de libéralisation pour faire basculer les pays dans des économies de marché performantes. Ils ont oublié le rôle fondamental des institutions », renchérit l’économiste polonais Jan Winiecki. Le discours peut sembler paradoxal dans la bouche de libéraux que l’on entend plus souvent prôner l’Etat minimum et défendre les bienfaits de la « main invisible » du marché. A Potsdam, les héritiers de Hayek étaient pourtant unanimes : si le bilan, après dix années de transition est si mitigé, ce n’est pas parce que les pays de l’Est n’ont pas su introduire le marché, mais parce qu’ils n’ont pas su l’encadrer !

Laurence Caramel

Le Monde daté du mardi 9 novembre 1999

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