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Libertariens et anarchistes

mercredi 14 avril 1999

Bonjour et merci pour le petit mot d’encouragement.

Il est bien difficile de répondre en détail à votre question. Précisons d’abord les termes : par "libertarien" j’entends un courant de la liberté force 2 (si le libéral est force 1 et l’anarcho-capitaliste force 3). Les libertariens poussent dans ses derniers retranchements la logique de la liberté : leur logique est celle de Molinari, pas celle de Locke. Le libertarien partage avec le libéral l’importance qu’il accorde au droit de propriété comme fondement du contrat social (on retrouve encore ici Locke). Il prône un gouvernement de check and balances, ou, finalement, le contre-pouvoir joue un rôle plus nécessaire que le pouvoir. Le libertarien comme le libéral croit à un ordre de marché auto-régulé et de création spontanée, et il est bien difficile de distinguer entre les écoles sur un plan économique.

Non, la distinction majeure entre libéral et libertarien est l’importance du contrat : pour le libertarien, le contrat compris comme libre consentement des individus est la norme suprême (cf notamment von Mises). C’est le contrat qui gouverne les relations économiques, la politique (micro-Etats de type proudhonien, nous y reviendrons), la ville aussi (un article paru dans Esprit ce mois-ci explique le phénomène de sécession urbaine, dont la privatisation des rues est l’aboutissement logique [1]), ou encore les relations familiales [2] par exemple. Alors que le libéral ne nie pas le contrat social, autrement dit collectif, qui lie une société à ses individus. Un individu est aussi un élément d’un ensemble plus vaste qui s’appelle ici la cité, là la nation. Il a à ce titre des droits et des devoirs. Il conteste cependant l’analogie faite entre la nation et l’Etat nation, et vise à réduire au possible le pouvoir du premier pour mieux préserver la seconde.

Les choses sont beaucoup moins claires entre le libertarien et l’anarcho capitaliste. Je vous avouerais que j’ai bien du mal à les distinguer. Un moyen est peut être d’interroger à cet égard le site libertarien ou Bertrand Lemmenicier (cf les liens de Catallaxia). Disons simplement que les jusqu’au-boutistes tels que David Friedman, ou il y a un siècle Lyssander Spooner qui fustigeait "l’Etat cancer" peuvent être qualifiés d’anarcho-capitalistes plutôt que de libertariens. Mais quid de leurs nuances idéologiques ? je ne sais pas trop.

Pour répondre à l’autre partie de votre question, distinguons là encore entre les termes : l’anarchiste se distingue-t-il du libertaire ? Pas vraiment semble-t-il, sinon que le premier terme insiste sur un aspect négatif (anti-normes) alors que le second est positif (partisan de la liberté).

Deux choses selon moi distinguent l’anarchiste du libertarien :
En premier lieu, il faut garder à l’esprit que l’anarchisme est un hégélianisme poussé à l’extrême [3]. Or, comme le dit Hayek, le libertarien n’accepte pas un tel constructivisme : entre un Moi omnipotent et omniscient, et le scientisme, il n’y a qu’un pas, relativement aisé à franchir.
Par ailleurs, l’anarchisme tel qu’il existe n’est qu’un grand paradoxe : il s’agit (partout, et notamment en France) d’un anarcho-syndicalisme (ou si vous préférez, une doctrine à la Georges Sorel, pas à la Proudhon). Ceci est fort éloigné de l’anarchisme tel qu’on l’entend. Pour leur part, les libertariens revendiquent une partie importante de la pensée anarchiste : Proudhon construisait un ordre social basé sur la fédération et le contrat. Ce grand auteur, qui a parfaitement sa place dans Catallaxia, disait que l’ordre et la justice, dont il ne niait aucunement la nécessité, doivent reposer sur un contrat librement conclu entre les intéressés. Les clauses d’un tel contrat, profitables à tous les contractants, étant observées tout aussi librement [4]. Toutes ces notions sont exactement celles des libertariens.

En revanche, il est vrai que l’anarchisme a une dimension - et une seule - qui le distingue nettement du libertarianisme : ce que l’on nomme le "mutuellisme". [5]
Il est vrai qu’à la suite de Stirner et Proudhon, l’anarchisme communiste (sic)[6] puis surtout l’anarchisme syndicaliste [7] auront tendance à occulter le courant des pères fondateurs.

Voici selon nous en quelques mots la substantifique moelle de la distinction libertariens/anarchistes.

Amitiés,

Catallaxia

Notes

1 : Cf. le site de Lemennicier

2 : idem

3 : Pour Hegel, la réalité objective est issue de l’esprit. Chez les anarchistes, l’esprit s’"humanise" progressivement, et devient in fine le Moi original chez Stirner.

4 : Proudhon, Idée Générale de la révolution au XIXe, et dans une moindre mesure De la justice dans la Révolution et dans l’Eglise.

5 : Pour lutter contre le pouvoir démoralisant du capital, Proudhon envisage la gratuité du crédit et de l’escompte. L’argent sera remplacée par des billets de crédits gagés sur des produits dont la valeur est fonction du travail qu’ils représentent (cette valeur-travail chère à Marx et à Ricardo est aujourd’hui abandonnée par tous les économistes), le crédit et l’escompte ne seront plus du ressort des banques capitalistes mais confiés à une société mutuelle, c’est-à-dire réciproque, des producteurs. La Banque du peuple qu’il fonde en 1848 repose sur ces principes.

6 : Elisée Reclus, Jean Grave, Emile Pouget, Sébastien Faure, etc.

7 : Kropotkine, le spartakisme de Rosa Luxembourg, etc.

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