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Le rôle du marché politique : de Dunoyer au Public Choice

samedi 10 janvier 2009

En quoi le « marché politique » est-il un marché ?

L’analyse classique distingue sur le marché politique producteurs et consommateurs de biens. Les producteurs, principalement les hommes politiques, offrent discours, slogans et promesses (mais aussi services et
arrangements) aux consommateurs, les électeurs. Comme le résume Daniel Gaxie dans La démocratie représentative, « dans une logique de la conviction et/ou afin de mobiliser les profanes et gagner leur confiance, les acteurs politiques sont amenés à proposer des discours, des conceptions du monde, des promesses ou des programmes d’action, des services, des interventions, etc. que l’on peut analyser comme des biens proposés à des « consommateurs » éventuellement intéressés. » [2]

Il s’agit donc, sur le papier au moins, d’un marché concurrentiel, opposant les différents producteurs / candidats pour convaincre le consommateur / électeur. Les promesses des candidats ne peuvent dès lors s’apprécier qu’au regard de celles des autres candidats ; les biens sont évalués par les consommateurs de façon relative. Pour répondre au mieux aux demandes du marché, les producteurs sont amenés à mener des stratégies de positionnement sur le marché, telles des entreprises développant une image de marque pour occuper telle ou telle niche. Les producteurs, individus ou partis, sont donc amenés à se regrouper et à se spécialiser pour être les plus efficaces possibles et mettre en valeur leurs avantages comparatifs ; c’est une explication possible de la « carrièrisation » des hommes politiques et de l’augmentation de l’importance des partis politiques.

Cette analyse peut être raffinée par la présence d’intermédiaires entre producteur et consommateurs, les agents de distribution que sont les journalistes, les médias, voire les blogueurs. Comme pour le « marché » en général, il ne s’agit donc pas d’une entité abstraite qui trônerait, immuable, au dessus de la vie politique. Il s’agit d’individus, d’attentes des consommateurs, de réponses plus ou moins adaptées apportées par les producteurs, qui sont récompensés par de bons résultats électoraux si leur offre répond à la demande des consommateurs.

A la différence des marchés sur lesquels les achats sont réguliers, le marché politique se caractérise par des échéances régulières et éloignées de plusieurs années. Le consommateur ne peut donc se
prononcer qu’à dates fixes et assez rares. Entre ces moments de choix
direct, le consommateur ne peut donc apparemment pas exprimer son choix.

Cette différence apparente ne résiste cependant pas longtemps à
un examen attentif : les échéances sont généralement réparties de
telle manière que les délais entre plusieurs élections soient réduits.
Ainsi, les mid term elections aux États-Unis viennent offrir aux électeurs une occasion de se prononcer à mi-mandat par le vote
de leurs représentants à la Chambre. En outre, le recours de plus en
plus fréquent aux sondages d’opinion, équivalent en politique des études de marché, donnent une tribune indirecte aux consommateurs,
bien plus régulière.

On notera que, dans le cadre des démocraties libérales contemporaines, la concurrence entre producteurs pour prendre les parts de marché les plus importantes possibles se fait de manière pacifique. C’est d’ailleurs à ce critère que le philosophe Karl Popper reconnaissait les sociétés ouvertes, i.e. libérales [3]. Cela nous permet d’apporter une réponse supplémentaire à l’objection avancée précédemment, puisque pour Popper, supporter éventuellement des décisions avec lesquels on est en désaccord entre deux élections est la condition nécessaire de cette absence de violence dans le changement des personnes au pouvoir. Un premier rôle de ce marché politique apparaît donc, organiser de manière pacifique l’alternance au pouvoir. Si la concurrence est pacifique, cela n’exclut malgré tout pas certaines pratiques bien peu libérales…

Les précurseurs libéraux ou, en quoi la lutte des classes est-elle libérale ?

Contrairement à l’idée reçue, le concept de lutte des classes n’est pas d’essence marxiste mais libérale. L’acception en était cependant bien différente… Des libéraux comme Charles Comte ou Charles Dunoyer, dans la lignée de Jean-Baptiste Say et de Destutt de Tracy, proposèrent par ce concept de lutte des classes une des premières analyses du marché politique de l’époque. Ils exposent ainsi, dès le XIXe siècle, que l’État est le siège de la recherche de rentes financées par l’impôt.

Comme le disait avec brio Frédéric Bastiat, « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. » La suite de son texte illustre encore mieux cette analyse libérale de la lutte des classes : « Car, aujourd’hui comme autrefois, chacun, un peu plus, un peu moins, voudrait bien profiter du travail d’autrui. Ce sentiment, on n’ose l’afficher, on se le dissimule à soi-même ; et alors que fait-on ? On imagine un intermédiaire, on s’adresse à l’État, et chaque classe tour à tour vient lui dire : Vous qui pouvez prendre loyalement, honnêtement, prenez au public, et nous partagerons. » [4]

Cette analyse est développée de manière plus extensive à la même époque par Augustin Thierry ou par Charles Comte, qui opposent
classes productrices et classes consommatrices d’impôts. Les uns acquittent l’impôt, les autres en vivent. Cette analyse ne concerne que pour partie le marché directement politique et s’étend de manière plus générale à l’État et à tout ceux qui travaillent pour lui, incluant les politiques.

Malgré l’étendue de son propos, cette analyse permet de dégager les questions inhérentes à la démocratie et à ses limites et de nourrir la réflexion libérale : l’État étant bien souvent mis au service d’une classe pour en opprimer une autre, le risque est grand qu’un marché politique démocratique se transforme en tyrannie de la majorité. C’est tout le sens de la réflexion de Benjamin Constant (Principes de politique, 1806) ou d’Alexis de Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1835), réflexions qui sont logiquement de la même période. Pour que le régime soit libéral et garantisse les libertés individuelles de chaque individu, il est nécessaire d’encadrer l’offre sur le marché politique, en interdisant certaines promesses.

Un marché efficace ?

Si l’on entend par efficacité d’un marché la capacité de ses intervenants à répondre au mieux aux demandes de l’ensemble des consommateurs, il est pertinent de voir quelles sont les caractéristiques du marché politique à cet égard.

On peut tout d’abord remarquer que le fonctionnement de ce marché est affecté par la présence de lobbys nombreux ou de groupes de pressions divers. Syndicalistes bloquant une loi, amendements à l’instigation d’une association patronale, lobbys anti-OGM encore récemment, les exemples sont nombreux. Depuis bien longtemps, les producteurs du marché politique tentent également de détourner les règles à leur profit, défendant des mesures qu’on pourrait qualifier de protectionnistes : Gerrymandering ou « charcutage électoral » ne sont pas une exclusivité française, loin de là.

Illustration cinématographique récente d’une autre imperfection de ce marché politique, La guerre selon Charlie Wilson de Mike Nichols illustre comment un représentant du peuple cherche à satisfaire avant tout à plaire à ses électeurs et en particulier à ceux qui, parmi ses électeurs, sont les mieux organisés en lobby. Le souci de la majorité passe ensuite. En outre, on remarque que les producteurs du marché politique adoptent le même comportement que les producteurs sur n’importe quel marché : se protéger par la constitution de monopoles et la mise en place de barrières à l’entrée, aussi élevées que possible. Ainsi, le scrutin majoritaire ou le financement public sur la base des résultats passés permet de se protéger de manière efficace contre toute émergence de nouveaux concurrents, au détriment du consommateur final. Cette pratique est d’autant plus choquante d’un point de vue libéral que l’Etat, à la fois juge et partie, vient, par l’intermédiaire des politiques, verrouiller définitivement ce système protectionniste et garantir les positions des producteurs actuels.

Comme le nota la philosophe marxiste Simone Weil dans sa Note sur la suppression générale des partis politiques, le système des partis
politiques représente en lui-même également une entrave au fonctionnement d’un marché politique libre. Les structures et les capacités financières permettent d’imposer tel ou tel candidat. Ces imperfections se doublent de questions sur la possibilité d’un choix cohérent, questions posées bien avant.

Dès 1785, Nicolas de Condorcet avait soulevé dans son Essai sur
l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix
ce qu’on appellera par la suite le paradoxe de Condorcet. Il y montre comment les choix de la majorité peuvent être intransitifs : Si trois choix A, B et C existent, il est possible qu’une majorité préfère A à B, qu’une autre majorité préfère B à C, et qu’une troisième majorité préfère C à A. Dès lors, aucun choix ne permettra de répondre à la demande de la majorité. Néanmoins, ce problème peut être dépassé par la « méthode de Condorcet » et ne remet pas en cause de manière durable l’efficacité du marché politique puisque un système de vote différent mais plus complexe permet de dépasser le
problème.

Autrement plus forte est l’objection soulevée par Kenneth Arrow en 1950 avec son théorème d’impossibilité. Partant du même paradoxe que Condorcet, Arrow démontre formellement l’impossibilité logique d’arriver à des systèmes de choix collectifs qui soient cohérents. Autrement formulé, compte tenu des échelles de valeurs subjectives de chaque individu, le marché politique, quelque soit son organisation, ne peut répondre aux demandes des consommateurs de manière cohérente. Cette mise en évidence d’une imperfection majeure du marché politique renforce à première vue la position libérale. Tout ce qui vient de l’Etat est suspicieux car aucune des décisions prises ne peut répondre aux demandes des consommateurs-électeurs. Il s’agit donc à première vue d’une arme confortant l’idéologie libérale. Mais, comme le note Henri Lepage dans Demain le capitalisme, la menace est grande d’aboutir à l’effet inverse : puisque le marché n’est pas à même de répondre aux demandes des consommateurs, un risque apparaît : « celui de légitimer l’existence d’une élite particulière détentrice de l’intérêt général ».

Le renouveau de l’analyse du marché politique avec l’école du Public Choice

Cette analyse du marché politique et de son rôle serait cependant incomplète si l’on ne s’interrogeait pas également sur la façon dont le pouvoir, une fois conquis, est exercé.

C’est toute la problématique à laquelle les économistes de l’école
du Public Choice
(ou école du choix public) ont apporté des réponses depuis les années 1960. Ainsi, comme le souligne James McGill Buchanan en parlant de la théorie du Public Choice, « Il s’agit de compléter la théorie de la production et de l’échange des biens ou services marchands par une théorie équivalente, et autant que possible compatible, du fonctionnement des marchés politiques » [5]. Concrètement, les économistes du Public Choice s’attachent donc à analyser le marché politique et l’action de l’Etat comme sont analysés les autres marchés par les économistes, pour proposer une explication du rôle des électeurs, des hommes politiques et des fonctionnaires. En particulier, ils soulignent comment les producteurs du marché politique, hommes politiques, partis, gouvernement, etc, ont un comportement guidé par une préoccupation majeure : maximiser leur résultat électoral. Comme James Buchanan et Gordon Tullock l’indiquent dans The Calculus of Consent (1962), l’intérêt général s’apparente en fait à la somme des intérêts particuliers des décideurs politiques.

Une des conclusions majeures de cette école est la réponse à la question de la croissance de l’Etat. Si l’Etat croît, ce n’est par pour mieux répondre à un « intérêt général » que les producteurs du marché politique tenteraient de satisfaire. C’est parce que ces derniers tentent de s’attirer les faveurs de tel ou tel groupe par des mesures injustifiées. Ils ne font que répondre à une demande d’avantages de la part de groupes de pression plus ou moins puissants.

Or cette tendance à satisfaire les groupes les plus offensifs n’est compensée par rien : c’est l’apport de William A. Niskanen et de sa théorie des droits de propriété [6] : la production publique est moins efficace que la production privée car les consommateurs ne peuvent pas agir si les promesses ne sont pas tenues et ne disposent d’aucun réel contre-pouvoir aussi performant que le droit de propriété.

Ainsi, les économistes du Public Choice établissent une certaine efficacité
du marché politique, en cela que les hommes politiques donnent aux consommateurs-électeurs ce qu’ils demandent, avantages et protection. Mais cela se fait au détriment de la société et cette efficacité au moins partielle du marché politique est en fait une mauvaise chose.

Cette démarche de l’école du Public Choice est libérale, en ce qu’elle souligne les imperfections du marché politique et de l’Etat, souvent négligées en comparaison avec les imperfections du marché ; et Buchanan de souligner : « si le marché est un mécanisme d’allocation des ressources hautement imparfait, l’Etat lui non plus n’est pas exempt d’imperfections ». Il ne s’agit donc pas d’une réhabilitation du rôle des individus mais d’une remise en cause de la pertinence de l’intervention étatique, en raison de ses coûts cachés, au premier chef la recherche de la satisfaction des hommes politiques et non des individus en général.

Il s’agit donc d’une critique de l’efficience du marché politique pour satisfaire au mieux un hypothétique « intérêt général » et, in fine, d’un défense « en creux » d’un système libéral ou le marché
politique a moins de pouvoirs. En outre, si défense d’un certain
libéralisme il y a, c’est dans une perspective utilitariste, fondée sur la mesure de la meilleure solution entre deux possibilités.

L’apport spécifique de l’économiste Mancur Olson mérite également
d’être souligné. Cet économiste américain de l’école du Public Choice souligne dans The Logic of Collective Action (1965) que les hommes politiques agissent pour maximiser leur nombre de voix. Ils seront donc tentés pour cela d’attribuer privilèges et prébendes ciblés mais payés par tous. Ainsi, le coût, supporté par tous, sera minimisé et presque indolore, tandis que ses bénéfices seront maximisés. Mais il va plus
loin en montrant, avec l’aide de la théorie des jeux, que les petits groupes sont bien plus à même d’obtenir ce qu’ils veulent dans une démocratie que les groupes de grand taille. Selon ses propres mots, « comme les groupes relativement petits sont fréquemment capables de s’organiser sur la base du volontariat et d’agir en conformité avec leurs intérêts communs et que les grands groupes ne sont pas dans l’ensemble en mesure d’y parvenir, l’issue du combat politique qui oppose les groupes rivaux n’est pas symétrique… Les groupes les plus petits réussissent souvent à battre les plus grands qui, dans une démocratie, seraient naturellement censés l’emporter » [7].

Leçons pour les libéraux

Les leçons que les libéraux peuvent tirer de ces analyses du rôle du marché politique sont de deux ordres.

D’une part, en tirant la conclusion des travaux des économistes de l’école du Public Choice, il est important de mettre en place les incitations pour orienter les électeurs dans une voie plus libérale : autrement formulé, puisque les différents groupes sociaux essaient d’obtenir de la part de l’Etat ce qui satisfassent au mieux leur intérêt, il faut tenter d’agir pour que la satisfaction de ces intérêts aboutissent à des mesures libérales : élargir l’assiette fiscale pour que tout un chacun ait intérêt à la réduction de l’imposition, ce qui est très loin d’être le cas en France ou seule la moitié des foyers fiscaux payent un impôt sur le revenu des personnes physiques. En outre, on peut remettre partiellement en cause la pertinence de l’argument qui consiste à dire que les consommateurs cherchent systématiquement la maximisation de leurs intérêts. Le choix du bulletin de vote à glisser dans l’urne se fait parfois également sur des critères peu compatibles avec le présupposé d’origine néo-classique de la rationalité du consommateur. De manière non exclusive de la première remarque, ce point justifie une politique de la demande menée en direction des consommateurs pour les convaincre du bien-fondé des idées libérales, ce qui nous renvoie aux articles de ces mélanges sur le militantisme et le web-militantisme. Une fois les individus convaincus, les producteurs du marché politique auront tout intérêt à répondre à cette demande et le succès sur le terrain des idées entraînera le succès sur le terrain politique. C’est le sens de la réponse que Friedrich Hayek fit à Arthur Seldon, futur fondateur du principal think tank libéral britannique, quand ce dernier l’interrogea sur l’intérêt d’un engagement politique : « Gagnez la bataille culturelle, gagnez la bataille des idées, avant de gagner la bataille politique »

Enfin, poussant le raisonnement sur la validité des hypothèses jusqu’au bout, on peut supposer que les producteurs de ce marché politique réagissent certes à la demande des électeurs mais aussi un minimum à leur convictions propres. Dès lors, l’effort de promotion des idées libérales à destination de ces producteurs se justifie pleinement, avec par exemple l’action d’organismes comme l’Institut de Formation Politique ou l’Institute for Economic Studies.


- Illustration sous licence Creative Commons : Corruption Starts Here.


[1Serge Schweitzer, Essai sur une typologie de la corruption, 2004, Librairie de l’université d’Aix

[2Daniel Gaxie, La démocratie représentative, Paris, Montchrestien, 1993, p.24

[3Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis, chapitre 7 : The principle of leadership

[4Frédéric Bastiat, L’Etat, lire en ligne, 1848

[5James Buchanan et Robert Tollison : Theory of Public Choice : Political Applications of Economics, The University of Michigan Press, 1972

[6William A. Niskanen, Bureaucracy and representative government, 1971

[7Mancur Olson, Logique de l’action collective, PUF, 1968.

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