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La droite, ou la tentation de la trahison

jeudi 19 novembre 2009

L’extrême-droite se délecte de reprendre à son compte le discours antilibéral de la gauche qui dénonce l’ouverture des frontières, la mondialisation et les vils financiers. La droite sociale rêve de paix civile, d’union de la société et des classes et est portée à attribuer la source du désordre à des réformes excessives. La droite sécuritaire apprécie un discours de la gauche qui dépeint les gauchistes et les bobos comme des libéraux en puissance.

D’où vient cette régularité qui fait que chaque tendance de la droite rêve de trahir son camp et de réaliser le bien commun en s’associant à la gauche ?

Le sinistrisme n’explique pas tout. Le sinistrisme (de sinister : gauche en latin) c’est l’attrait de la gauche pour les hommes de droite, l’admission à demi-mot de la supériorité morale de la gauche, la discrétion de l’expression d’une sensibilité de droite et finalement un désir de reconnaissance. Si la droite semble majoritaire en France sur le long terme, c’est la gauche qui bénéficie du prestige et de l’appui des intellectuels.

Plutôt que du sinistrisme, la tentation de la trahison chez la droite vient de sa structure. Car si la gauche voit souvent la droite comme l’obstacle réactionnaire à ses rêves de progrès, il semble plutôt que la droite soit le camp des progressismes déchus, qui refusent le programme socialiste et les élites qu’il installe. Mais ces progressismes déchus continuent de rêver de reprendre un jour leur juste place. Par la trahison.

qu’est-ce que la droite ?

gauche et droite, des notions relatives

C’est avec la Révolution française qu’apparaît semble-t-il le clivage gauche-droite, formalisé sous cette forme presque par hasard. Il devait avoir une postérité considérable.

A l’origine la distinction entre gauche et droite est éminemment relative – les députés à droite forment la droite, et ceux à gauche la gauche...- et puis avec le temps apparaît le mirage que ces camps correspondraient à des programmes et à des idées posés une fois pour toutes. Mais il n’existe ni droite éternelle ni gauche éternelle : les idées ont circulé entre les deux camps, les personnes aussi, et même les institutions.

l’éviction du libéralisme de la gauche

On cite souvent le progrès comme notion fondamentale de la gauche mais il convient de relativiser. Certes la gauche se réunit autour de l’idée de progrès mais quelle conception du progrès ? Lors de la révolution, le progrès est libéral : droits politiques, égalité des conditions, abolition des privilèges. Au XIXe siècle, le progrès commence à prendre une dimension économique et sociale, les socialistes apparaissent. Au XXe la préoccupation sociale s’impose et avec elle les socialistes tandis que les radicaux, plus libéraux, épuisent leurs revendications par la satisfaction de leur programme.

Finalement le socialisme et les autres doctrines politiques de construction sociale s’imposent à gauche et évincent le libéralisme. Mais jusqu’à la deuxième guerre mondiale on trouve des hommes de gauche qui ne sont pas socialistes, qui sont partisans du libéralisme économique et de l’orthodoxie financière tel un Joseph Caillaux que la droite nationaliste hait haut et fort et bastonne occasionnellement. Mais la gauche n’admet plus que le socialisme comme progressisme légitime et Caillaux finira sa carrière au Sénat, à porter les coups de grâce aux gouvernements de Léon Blum.

Demeuraient donc à gauche non pas les partisans d’une hypothétique vraie gauche éternelle mais les partisans de la forme du progressisme qui correspondait le mieux aux préoccupations -alors économiques et sociales- du plus grand nombre (en quelque sorte la gauche choisie par le marché).

Le libéralisme reste aujourd’hui progressiste, et nombre de ses partisans l’adoptent pour des considérations utilitaristes. La doctrine économique libérale est condition nécessaire mais pas suffisante de la démocratie (Milton Friedman), de l’égalité en droit. De l’action de la main invisible c’est l’intérêt général qui doit sortir, et c’est l’intérêt général qui sort effectivement, la mondialisation ayant permis un enrichissement général de la population mondial, un recul de la pauvreté et de l’analphabétisme. Le seul intérêt perdant de la mondialisation est l’intérêt particulier des ouvriers qui sont victimes des délocalisations mais le nombre d’emploi détruit est dans la mesure des emplois créés dans les pays riches par la mondialisation.

L’éviction du nationalisme de la gauche

Le nationalisme avait quant à lui déjà basculé à droite ainsi que de nombreux hommes de gauche qui ne se reconnaissaient pas dans le socialisme. Un Henri Rochefort, anticlérical, antisémite, était un homme de gauche éminent, communard. Il devenait un chef de la nouvelle extrême-droite, soutenait les causes boulangiste puis antidreyfusarde. Plusieurs chefs nationalistes venaient pareillement de la gauche.

Contrairement au cas de l’évincement des libéraux, du à l’avènement irrésistible du socialisme, l’évincement des nationalistes était du à l’Affaire. Ce rejet très mal vécu rendait hystérique plus d’un Léon Daudet.

Les nationalistes emportaient en grande partie l’antisémitisme avec eux, celui-ci devait se raréfier toujours davantage avec le temps au point que nous ne savons plus à quel point le socialisme du XIXe siècle attirait dans une même haine le Juif et le capitaliste. Les séquelles ne disparaissaient cependant en un instant et on trouvait par exemple des arguments antisémites dans la thèse d’un fameux président socialiste qui devait laisser la vie dans un coup d’Etat au XXe siècle. Encore aujourd’hui les causes socialistes et tiers-mondiste ont un écho antisémite.

Le basculement nationaliste entraînait aussi l’armée avec elle. On ne sait plus que l’armée était une force révolutionnaire, qui effrayait les bourgeois, jusqu’au tournant de l’affaire Dreyfus.

Ceux qui doutent du caractère de gauche du nationalisme d’origine pourront se reporter à l’histoire de l’Allemagne, pays où le XIXe oppose les conservateurs aux nationaux-libéraux qui appellent de leurs voeux la révolution et la constitution de l’Allemagne en vertu du principe révolutionnaire des nationalités tandis que les conservateurs et réactionnaires réunis autour de Gerlach et sa camarilla sont prêts à tout pour éteindre la passion nationaliste.

Contrairement aux libéraux, le caractère progressiste de ce camp est beaucoup plus contestable. Néanmoins le but de cette doctrine est comme les autres une amélioration politique du bien-être général, limité à la nation, sans doctrine économique.

l’émergence de la droite sociale

Nous avons vu les cas des libéraux et des nationalistes. Ajoutons encore à la droite les Catholiques, rallié par souci de ne pas laisser la République aux rouges mais aussi promoteurs d’une politique sociale non socialiste d’alliance entre les classes plutôt que de confrontation.

Là encore nous avons des progressistes.

le cas des réactionnaires

Il faudrait ajouter à la droite, pour être complet, les réactionnaires. A première vue ils ne sont pas des progressistes et pourtant ils vont très bien s’accommoder au sein de la droite nationaliste et antilibérale à l’exemple d’Albert de Mun, monarchiste, initiateur de nombreuses lois sociales, soutien opportun du boulangisme et nationaliste virulent.

La droite réactionnaire se confondait ainsi dans cette ancienne passion de gauche qu’était le nationalisme. C’était avant tout les intellectuels de cette droite que Julien Benda visait lorsqu’il écrivait La trahison des clercs, ouvrage qui dénonçait l’engagement des intellectuels, c-à-d des clercs modernes, au service des passions quand leur tâche séculaire avait été de les restreindre.

les autres passions passées à droite

Nous avons parlé des grandes doctrines, qui sont animées par les passions. Il reste encore à voir les passions qui ne sont pas constituées en doctrine.

La plus importante d’entre elle est certainement le rationalisme, ou la volonté de réordonner la société et les institutions par la raison omnipotente. Les projets de rationalisation ont quitté la gauche. Cela fait une dizaine d’année que nous vivons une réforme du droit français de grande ampleur où les rationalisations se succèdent, rendant le droit toujours plus inintelligible et seulement accessible aux spécialistes. Cela sous des gouvernements de droite. La raison nous semble être que les rationalistes se sont éloignés de la gauche qui souhaitait mettre en oeuvre des projets idéologiques et économiquement irrationnels.

le produit : un clivage de l’ordre et du progrès

Il ressort de cette présentation que la droite ne s’était pas construite contre l’idée de progrès mais contre sa forme dominante, ou plutôt celle qui apparaissait légitime au public et sanctionnée comme telle par le suffrage électoral : le socialisme.

Le dénominateur commun de la droite étant l’opposition au socialisme, elle ne pouvait porter aucun projet radical, elle se réunissait donc pour la défense du statu quo et donc de l’ordre.

Ordre et progrès, la devise comtiste du Brésil résume la forme décantée du clivage droite-gauche. Chacun perçoit et comprend l’autre à travers son principe. La droite se voit comme l’ordre tandis que la gauche serait le désordre. La gauche se voit comme progrès tandis que la droite serait réaction. Ordre et progrès, et en miroir : anarchie et réaction.

L’union de la droite contre la gauche ne doit pas faire oublier que les courants de la droite sont des passions progressistes déchues et que leur nature leur commande de reprendre leur place comme doctrine ou idéologie dominante de la gauche. Ceci explique cette tentation permanente qui agite chaque tendance de la droite de retrouver sa position légitime de porte-drapeau du progrès. Ainsi est la droite : la nécessité de l’alliance et la tentation de la trahison.

Conséquences politiques

Droite contre droite

Le libéralisme économique est un progressisme, il promet une amélioration du bonheur du genre humain et constate que la poursuite par chacun de son intérêt dans le cadre des lois d’une société (et donc en excluant la violence et la ruse) accroît le bonheur de tous.

Les libéraux dénoncent les obstacles au bon fonctionnement du marché et donc, parfois, les conservateurs de droite et de gauche. Notons aussi qu’ils n’aiment rien tant qu’user de la métaphore religieuse contre les préjugés de leurs adversaires : "religion (séculière ou non)", "vulgate", "théologie". Ils méprisent généralement les nationalistes, les autoritaires etc, qui ne comprennent rien à leur théorie.

Les nationalistes portent leur vindicte sur la droite molle au service du socialisme et la droite libérale au service du capitalisme apatride. Aliénée des institutions et de la société, elle déteste un système qui la pointe du doigt et se complaît dans un rôle gémissant.

La droite sociale, impute aux libéraux la promotion du vice de l’argent et de l’individualisme, elle rejette les nationalistes hystériques. Surtout, elle rêve d’union et elle est paternaliste. C’est elle qu’on appelle couramment conservatrice. On peut diviser cette droite entre les modérés et les gaullistes, plus autoritaires et volontaristes.

Chaque droite peut ainsi stigmatiser les autres. Et ainsi on les surprend à faire les yeux doux à la gauche : sur l’air ne voyez-vous pas que nous sommes dans le même camp ? Votre véritable ennemi ce sont – au choix – les conservateurs/ les libéraux/ les extrémistes/ les autoritaires/ les partisans de l’ordre moral.

Division et échec

Un exemple.

Lorsque le parti du Général De Gaulle remporte les élections de 1968, c’est un raz-de-marée. Et pourtant un an après, le Général devait perdre un référendum et quitter le pouvoir. Que s’était-il passé ?

Le caractère prononcé de la victoire aux législatives permettait de se passer des alliés. Les gaullistes ne s’en privèrent pas : ils écartaient les libéraux et se taillaient la part du lion. Ce faisant ils se les aliénaient et lorsque que la conjoncture spécifique à 1968 disparut, les voix de la tendance libérale firent défaut et le référendum sur la décentralisation que les libéraux auraient du logiquement soutenir fut perdu. Les gaullistes ne pardonnèrent pas à Giscard d’avoir appelé à voter non mais en vérité n’étaient-ce pas les gaullistes qui avaient fait défection les premiers ?

Union et victoire

Le succès électoral de l’actuel président, qui fit méthodiquement la cour à chaque tendance de la droite montre l’efficacité de l’alliance tout en montrant sa limite : en courtisant toutes les droites, le candidat montre qu’il n’a pas de conviction. Sa victoire est plus une victoire personnelle qu’une victoire des droites.

En tout état de cause, hors de l’alliance point de salut. Il en va de même à l’étranger. Le génie politique de Thatcher et Reagan fut d’associer libéralisme économique et conservatisme (on peut ajouter le néoconservatisme pour Reagan), une alliance qui n’était pourtant pas naturelle et dont la défaisance entraîna la défaite.

Conclusion

Raymond Aron, rejoignant nos problématiques nous offre notre conclusion :

« Je répondis souvent à ceux qui me reprochaient mes compagnons douteux : on choisit ses adversaires, on ne choisit pas ses alliés. Au reste, je me débarrassai assez vite de la superstition [...] que les partis diffèrent par la qualité, morale ou humaine, de leurs militants ou de leurs chefs. Probablement les partis de gauche recrutent-ils davantage parmi les idéalistes (au sens banal du mot). Quand les révolutionnaires passent de l’autre côté de la barrière, conservent-ils longtemps leur supériorité morale ? Il se trouve des vertueux dans chaque camp ; sont-ils nombreux dans aucun ? »

Les passions de droite sont concurrentes ; elles rêvent de retrouver leur légitimité perdue, leur supériorité morale et c’est pourquoi la droite sera toujours tentée par la trahison, elles veulent en quelque sorte se réveiller du mauvais rêve qui les place chacune aux côtés de ceux qu’elle voudrait combattre.

Bismarck disait que la politique est l’art du possible. Le seul possible libéral aujourd’hui est un possible dans l’alliance et donc le compromis, et donc le rejet des vaines tentations.

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