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Un style de gendarme

Quand Revel jugeait de Gaulle

samedi 20 septembre 2008

Précédé d’une redoutable charge contre l’héritage politique du général de Gaulle (1988), le pamphlet de Jean-François Revel (1959) tend à renverser la statue de celui qui prétendait être jugé sur son style littéraire autant que sur son action. Autant dire d’emblée qu’elle ne s’en relève pas. Même s’il est révolu, et bien révolu, le temps où le chef de l’Etat était le « grammairien suprême », ou s’affirmait tel, il n’est pas inutile de relire ce texte tout hérissé d’intelligence et d’aversion. La politique se lit dans la terminologie. La thèse de Revel est que le discours de De Gaulle était vague ou sibyllin. Prétentieux, archaïsant, et vide. Qu’il s’agisse de la mégalomanie ahurissante du Général (la France est au centre du monde, je suis au centre de la France, ergo...), de son personnage d’interlocuteur universel, s’adressant aux villes et aux pays comme une sorte de dieu délégué, et bénissant les endroits qu’il honore de sa visite, de sa manière de faire référence à soi-même jusqu’à parler à la troisième personne, Revel fait mouche à tous les coups.

Ainsi le discours de Mostaganem : « Ce que nous faisons est unique au monde, cette communauté franco-africaine, le monde entier la regarde... » Vraiment ? Ce qu’il dit est grand parce qu’il le dit, et grandit ceux auxquels il parle. « A la limite, écrit Revel, il lui suffirait de dire, en une simple description : vous êtes là, je suis là. » Le fameux « je vous ai compris » est exemplaire à cet égard. Nous ne sommes pas loin de la « présence réelle »... Abondance de formules altières et creuses, où perce le désir d’être un arbitre, et non un décideur, et qui changent selon les interlocuteurs et les besoins du moment ; abstention permanente ; condescendance à l’égard des contradicteurs (« Au lieu d’opposition politique, il parle de "nuages", de "mélancolie", de "soupirs") ou des peuples non français, qu’il traite en bloc (« l’étranger »), comme faisaient les Grecs à l’égard des Barbares... Aux manifestants de Dakar, il lance : « Eh bien, je vois qu’on s’amuse quand de Gaulle est là ! »

Sa phrase écrite est « ambitieuse » (« je ne laisse pas de... »), mais à l’oral elle retombe naturellement dans la « vulgarité » : « La France tient le bon bout », « Je n’ai pas cherché à vous forcer la main »... Surtout, elle est incorrecte. Revel accumule avec autant de ravissement que de cruauté les exemples de pataquès, d’impropriétés, de solécismes, de pléonasmes, d’incohérences dans les métaphores... Florilège : « faire confiance pour », « être confronté avec », « porter de la piété à », « chacun contribue la main dans la main », « la voix des fusils qui est stérile », « l’âpre ressort » de l’ambition, la terre qui est à la fois « le ferment et le témoin », « la flamme qui sort de toutes les âmes », « sans me vanter d’aucune outrecuidance », « remplir une hypothèse », la France qui conquiert « une place qui s’épanouit », et qui « durera toujours jusqu’à la fin du monde »... Style de rapport de gendarme, dit Revel. Dans les « Mémoires », aujourd’hui gravés sur papier bible, on lit : « Penché sur le gouffre où la patrie a roulé, je suis son fils qui l’appelle, lui tient la lumière, lui montre la voie du salut. » De Gaulle a écrit cela ? Il l’a écrit.

Les dernières lignes du livre sont terribles : « Je m’excuse d’avoir, dans ma rédaction, écrit tantôt "général", tantôt "Général". Je ne fais en cela que suivre de Gaulle, qui, dans ses Mémoires, écrit ce mot tantôt avec une majuscule (par exemple dans "Général de Gaulle"), tantôt avec une minuscule (par exemple, dans "général Catroux"). »


Le Style du G

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